Elephants domestiques au travail
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C’est à la sortie d’un virage, à seulement quelques kilomètres de Luang Prabang, sur la route de Vientiane, que je rencontrais l’animal. Même au Laos, pays du million d’éléphants, il n’était pas si fréquent de rencontrer une aussi jolie bête. Il s’agissait d’un grand male d’une trentaine d’années orné de belles défenses.
Sans vraiment descendre de moto, je commençais à discuter avec les deux hommes qui l’accompagnaient. Ils étaient en route pour le village de Ban Phanom. Là-bas les attendaient plusieurs jours de travail dans une plantation de teck le long de la rivière Nam Khane. Ils marchaient depuis deux jours venant de leur village situé plus en aval sur les bords du Mékong. Nous n’étions pas très loin de leur destination finale et ils espéraient bien y arriver avant la nuit.
Je leur demandais si je pouvais les photographier. Ils acquiescèrent. Il me semblait que cela les amusait de prendre la pose pour moi. Alors que je faisais le portrait de l’équipage le « Mahout », perché sur le coup de l’animal, me proposa de leur rendre visite à Ban Phanom pour faire des photos de l’éléphant au travail.
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Séduit par l’invitation, le lendemain matin, un dimanche, je parti de Luang Prabang pour essayer de retrouver l’éléphant. J’étais très enthousiaste à l’idée de pouvoir photographier un éléphant au travail. En suivant les indications données par le Mahout la veille, je trouvais facilement les traces de l’éléphant à la sortie du village de Ban Phanom, très exactement sur la piste longeant la Nam Khane. Quelques grumes de teck avaient déjà étaient traînées jusque sur le bas coté de la piste. Des traces de pas énormes m’invitaient à m’engager sur un sentier qui partait droit dans la forêt. Je marchais tout au plus cinq minutes avant de rencontrer l’éléphant accompagné des deux hommes de la veille et de plusieurs autres personnes. Certaines aidaient au travail, d’autres, comme moi, étaient venues pour le spectacle. |
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Le Mahout et l'éléphant avaient commencé à travailler très tôt pour profiter de la fraîcheur du matin. En prévision de leur arrivée, le propriétaire de la plantation avait fait couper les plus gros arbres. Les grumes à transporter étaient éparpillées dans la plantation entre les jeunes arbres restés sur pied. Pour aujourd'hui, le travail serait plutôt facile.
Ces grumes, destinées à la construction de maisons de village traditionnelles, n’étaient ni très grosses ni très lourdes. L’éléphant avait peu de chemin à faire pour les transporter jusqu'à la piste et le terrain était plat. De plus, pour ce premier jour, le Mahout tenait à ménager son éléphant qui venait de faire deux journées de marche pour arriver jusqu’ici. Aussi, celui-ci était il autorisé à prendre son temps et encouragé à manger abondamment entre deux voyages.
Je trouvais qu’il méritait bien cela. N’était-on pas Dimanche !
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Pour ma part, j’eu à peine le temps de faire une première photo que mon appareil devint inutilisable…la pile était complètement déchargée ! Il me fallait une pile neuve, mais il était déjà presque midi ! Je demandais au Mahout si j’avais le temps de retourner à Luang Prabang et de revenir avant qu’il ne finisse le travail. La réponse fut négative : il ne faisait jamais travailler l’éléphant plus de quelques heures par jour et, à cette heure-ci, ils allaient bientôt s’arrêter. Ma déception semblait l’amuser. Il me proposa tout simplement de revenir faire mes photos le lendemain matin.
Je restais, curieux, à observer l’éléphant au travail, sans faire de photo. Celui-ci continua tranquillement à tirer quelques grumes de plus de la plantation jusqu'à la piste. J’étais fasciné de voir avec quelle aisance il se déplaçait. Nous savons tous à quoi ressemble un éléphant. La plupart d’entre nous en ont déjà vu en vrai dans un zoo ou sous un chapiteau de cirque. Mais c’est autre chose que de voir cet animal en mouvement dans son milieu naturel. J’étais très surpris de découvrir de quels genres de mouvements inattendus le mien était capable. Je n’aurais jamais imaginé qu’un aussi gros animal puisse se déplacer avec tant de grâce et d’agilité. |
Vers une heure, les hommes décidèrent qu’il était temps de se reposer. Le Mahout me salua du haut du cou de l’animal et entraîna l’éléphant dans la forêt pour le relâcher et le mettre au repos jusqu’au lendemain.
Sans attendre son retour, je repartis pour Luang Prabang. J’étais, à la fois, très content d’avoir vu cet éléphant au travail et très frustré de ne pas avoir pu faire de photos. Cela faisait longtemps que je cherchais à photographier cette activité mais, faute de temps pour aller pister les éléphants au fin fond du Laos, j’en remettais toujours le projet à plus tard. Il était en effet, plutôt inhabituel de pouvoir observer un éléphant au travail aussi prêt de la ville. Celui-ci, rencontré par hasard, m’avait été offert comme un cadeau. De plus, l’animal était beau, son allure élégante et les gens qui l’accompagnaient très amicaux. Au fond de moi-même je m’en voulais d’avoir été négligeant avec l’état de mon matériel et d’avoir loupé cette belle occasion à cause d’une pile. Car après tout, qu’est ce qui me garantissait qu’ils seraient encore là demain !
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Aussi, le lundi matin, je m’empressais d’acheter une nouvelle pile pour mon appareil photo. Puis, après avoir fini rapidement quelques obligations de travail, je reparti à la recherche de l’éléphant et de son équipage avec la crainte de ne trouver personne ! Une fois arrivé sur place, je constatais avec plaisir que l’éléphant et ses compagnons de travail étaient toujours dans la plantation. Travaillant depuis l’aube, ils avaient bien avancé leur tache et devaient aller chercher les grumes de plus en plus loin dans la forêt. Il avait plu dans la nuit et la piste s’était transformée en un ruisseau de boue. Cela ne posait aucun problème à l’éléphant bien au contraire. Les grumes qu’il avait à transporter n’en glissaient que mieux sur le terrain détrempé. Pour moi, par contre il était devenu beaucoup plus difficile de suivre ses déplacements avec de la boue jusqu’aux chevilles. Mais j’étais si content de pouvoir reprendre mes prises de vues photographiques que cela ne me préoccupait guère !
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Je suivi l’équipage sur les flancs d’une petite colline. Là aussi des arbres avaient été coupés et attendaient d’être transportés vers la piste. Mais la tache était beaucoup plus difficile que la veille sur terrain plat. A cause de la végétation et de la configuration du terrain, l’éléphant devait tirer les grumes jusqu’au sommet de la colline afin de rejoindre un chemin suffisamment large pour permettre leur passage, avant de pouvoir redescendre cette même colline, sur le versant opposé, en direction de la piste.
Au bout de quelques heures et après de nombreux d’aller retour, il ne restait plus qu’une seule grume. Visiblement, le mahout avait gardé le plus dur pour la fin ! Un très gros arbre était très mal tombé dans sa chute et le transport de cette dernière grume allait être beaucoup plus technique que pour les précédentes. La grume était bloquée par plusieurs arbres et ne pouvait être dégagée qu’en la tirant vers le haut pour contourner un arbre énorme qui lui empêchait l’accès au chemin. A cause du poids, l’éléphant progressait très lentement. Apres plus d’une demi heure et de grands efforts, la grume était presque dégagée. Il fallait maintenant réussir à la hisser d’encore quelques mètres afin de dépasser l’obstacle, ce qui permettrait de la faire pivoter dans l’axe du chemin. Alors qu’il ne manquait plus qu’un mètre ou deux l’éléphant ne pouvait plus avancer. La pente était devenue trop inclinée !
Je fus alors le témoin d’une opération dont, aujourd’hui encore, j’ai du mal à croire qu’elle puisse être entreprise par un animal. L’éléphant planta solidement ses deux pattes antérieures dans le sol et se jeta brusquement en avant. La puissance du mouvement permis à la grume d’avancer vers le haut et de parcourir les derniers mètres manquant. L’éléphant avait calculé son coup car le poids de la grume lui évita la chute. Je n’en croyais pas mes yeux… comment avait il pu anticiper le résultat et sentir pleinement l’équilibre des forces en présence pour ajuster si finement son mouvement ?
Si l’équipage se réjouissait d’en avoir fini avec cette grume récalcitrante, personne ne semblait surpris des exploits de l’éléphant. Tout cela leur semblait bien normal ! C’est dans une ambiance détendue que s’effectua le dernier voyage de la journée. Il ne restait plus qu’à redescendre la colline par le sentier en pente douce pour transporter la grume jusqu'à la piste sur terrain plat.
Une fois cette dernière grume rangée le long de la piste avec les autres le Mahout décida de descendre de l’éléphant pour faire quelques pas avec moi. Depuis trois jours je ne l’avais vu que perché sur le coup de sa monture. Je réalisais que j’en étais arrivé à penser que Mahout et éléphant n’étaient qu’un seul et même individu, centaure d’un nouveau genre. Car sinon, comment expliquer que cet animal énorme et si puissant puisse obéir si docilement aux ordres chuchotés par ce petit bout d’homme ! Aussi quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’il posa les pieds par terre. En plus d’être tout petit, il était handicapé. Une maladie infantile ou un accident avait rendu sa jambe gauche toute chétive et plus courte que l’autre. Il ne pouvait marcher qu’avec difficulté, lentement et en boitant.
Descendu de son trône, privée de sa majesté et de sa puissance, j’avais l’impression d’avoir sous les yeux, loin de la mer et du pont d’un navire, l’Albatros de Charles Baudelaire.
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