Avitis, un vieil orpailleur créole de Maripasoula | autre journal
 Lorsque j’habitais en Guyane, «Papa » Avitis a été mon propriétaire pendant un peu plus de deux ans. Mais avant qu’on me le présente, j’avais déjà passé toute une année à Maripasoula sans jamais le rencontrer ni même soupçonner son existence.
Trouver un logement était un vrai problème dans ce petit village du haut Maroni isolé dans la forêt guyanaise. Et à vrai dire, ça n’avait pas était une mince affaire que de convaincre Avitis de me louer sa case. Je n’étais pas le seul à chercher une maison. Aussi pour être sur qu’Avitis ne promette la sienne à personne d’autre, je m’étais empressé de commencer les discutions alors que la maison était encore en construction. Pour le mettre en confiance lors de notre première rencontre, je m’étais fait présenter à lui par un de ses amis de longue date. Ces précautions ne furent pas inutiles, et Avitis fini par me donner sa parole, ce qui en Guyane a valeur de contrat !
Pendant les longs mois que dura le chantier Avitis resta dans la maison sans autre activité que surveiller les ouvriers et s’occuper vaguement du jardin. Je lui rendais régulièrement visite pour lui manifester mon empressement. Les travaux avançaient si lentement que j’avais même pensé qu’ils ne finiraient jamais. Je me disais qu'Avitis avait changé d'avis, qu'il ne me louerait jamais cette maison, préférant y habiter lui-même.
Pourtant un beau jour la maison fut prête et il m’invita à emménager.
|
|
Qui était donc ce vieux petit bonhomme qui m'intriguait tant ? A cause du drôle de créole qu'il parlait, il m'était difficile de discuter avec lui.
Comme beaucoup de vieux créole du village, il était originaire de Sainte Lucie, une île de l'arc des Antilles. Comme tous, il était arrivé très jeune en Guyane, avec un parent ou une famille, puis avait passé sa vie à chercher de l'or dans les bois. Et, selon ses dires, il en cherchait encore, “au fond”, dans un endroit qu'il fréquentait depuis de longues années et qui se trouvait dans la forêt, sur la piste de Papaìchton.
A plusieurs reprises Avitis m’avais demandé de téléphoner à une femme habitant à Cayenne qu’il appelait « sa fille ». Au son de sa voix, cette femme devait avoir dans les cinquante ou soixante ans. Une fois les messages d’Avitis passés, nous bavardions un peu. Mais elle ne m’a jamais vraiment renseigné à son sujet. Elle me donnait plutôt l’impression, par les questions qu’elle me posait, de ne pas avoir vu Avitis depuis une bonne vingtaine d’années et de ne connaître Maripasoula que par les vagues souvenirs de vacances de sa lointaine jeunesse.
C’est par hasard, qu’un jour au cours de mon travail au dispensaire du village, je découvris son dossier médical en rageant des archives. Le dossier, établi en 1987, était presque vierge. A cette époque Avitis qui déclarait avoir quatre vingt quatre ans était venu consulter pour...une visite prénuptiale !!! Personne ne m’a jamais dis ce qu’était devenue sa jeune épouse de quatre-vingt cinq ans, mais veuf ou divorcé, Avitis était désormais célibataire.
|
|
Curieux de voir mon propriétaire dans sa vraie demeure, je me suis fait expliquer le chemin pour aller le voir sur son chantier. Un matin, très tôt, je suis parti à pied. J'ai marché deux bonnes heures sur la grande piste en plein soleil avant de trouver les repères indiqués par un ami pour trouver le petit layon menant chez Avitis. Le chemin traversait un joli morceau de forêt. Après quelques hésitations, je suis arrivé dans une sorte de clairière au fond de laquelle se trouvait un très vieux carbet. Ayant entendu appeler son nom, Avitis s'avançait à ma rencontre. Il semblait surpris et visiblement amusé de ma visite inattendue. Il me fit entrer sous son carbet. Il venait de manger.
|
|
Pour me permettre de m'asseoir il débarrassa le sol d'une casserole de riz et m'expliqua qu'il avait tué un agouti la veille au soir. Le carbet était très petit et encombré de tout un tas de vieilles choses. Avitis, malgré sa petite taille y tenait difficilement debout. Il n'y avait pas de table, ni de chaise. Et à mon grand étonnement pas de hamac non plus ! Il s'était construit un lit en enfilant des sacs de farine vides sur deux longues perches, le tout maintenu à l'horizontale à environ soixante centimètres du sol par de petites fourches en bois plantées dans la terre. Après m'avoir offert un peu d'eau et aiguisé un sabre tout en échangeant quelques mots, il prit son fusil et me proposa d'aller visiter son chantier. |
 |
|
En chemin, il m'expliqua qu'une fois à la retraite ; après plus de quarante années passées à travailler sur de gros placers pour différentes sociétés minières ; il était venu s'installer sur ce site, pas trop loin de Maripasoula. Il s'était alors associé à trois autres vieux créoles, anciens compagnons de travail. L'isolement, le rhum, l'argent ou plutôt l'or, de vieilles rancoeurs firent en sorte que l'association ne dura guère ! Et finalement, seul Avitis resta sur place à travailler d'une manière très rudimentaire.
Connaissant par cœur le chemin à moitié inondé par la saison des pluies, Avitis, pieds nus, avançait bien plus vite que moi. Il s’arrêta une minute pour me montrer une tombe perdue sous la végétation : un des anciens associés !
La tranchée qu’il creusait ces temps-ci était aussi propre et bien rangée que son carbet était sale et négligé. |
|
Le chantier semblait avoir été balayé. Pelles et pioches étaient bien alignées dans un coin. Avitis m'expliqua qu'il passait un jour entier à creuser la terre et à la transporter au moyen d'une brouette jusqu'à la petite crique qu'il avait aménagée plus bas. Le deuxième jour était employé à laver la terre pour en extraire l'or. Et il consacrait généralement le troisième jour à se reposer. |
 |
Après m'avoir longuement montré en quoi consistait son travail, nous sommes retournés doucement jusqu'à son carbet. Cette fois, il m'offrit un petit coup de rhum puis me raccompagna jusqu'à la piste, me pressant un peu, de peur que je n'arrive pas au village avant la nuit.
Quelque temps après, à l'occasion d'une deuxième visite je trouvais Avitis en train de laver la terre.
À le voir comme ça, travailler dans la boue, mal protégé de la pluie et du soleil sous son abri de palmes, j'avais beaucoup de mal à croire qu'il pouvait avoir près de quatre-vingt dix ans.
Après avoir échangé quelques nouvelles, je lui demandais en riant combien de grammes d'or il avait trouvé depuis le matin. Il s'arrêta et se rapprochant de moi, sortit de sa poche une feuille d'arbre pliée en quatre qui abritait précieusement sa production de la veille...quelques paillettes brillantes.
|
 |
Qu'est-ce qui pouvait bien le pousser à continuer à travailler de la sorte pour un aussi mauvais rendement? L'argent du loyer que je lui payais chaque mois lui suffisait largement pour vivre. Le peu d'or qu'il devait trouver ne lui apportait guère qu'un peu d'argent de poche.
Sur le chemin du retour je pensais qu'Avitis, n'était pas l'unique vieux créole du village, à continuer, à quatre-vingt ans passés, à vivre seul au fond des bois, en fouillant la terre pour y arracher quelques grammes d'or quotidien.
Que cherchaient-ils donc tous vraiment ? Espéraient-ils encore réaliser leurs rêves de richesse à leur grand âge ?
Je me remémorais toutes ces histoires d'orpailleurs que j'avais lues ou que l'on m'avait racontées. Combien parmi ceux qui ont économisé, gramme par gramme, parfois jusqu'à constituer de vraies fortunes, combien en ont vraiment profité ? A combien d'entre eux l'or a-t-il offert une autre vie ?
Continuaient-ils ce travail par nécessité ou simplement par habitude étant devenus incapables de faire autre chose ?
N'y avait-il pas d'autres raisons ? Après avoir vécu toute leur vie comme des ermites aux fin fonds des fleuves et des forêts, dans la solitude et la privation, étaient-ils capables de venir s'installer dans les villages des hommes sans s'y sentir mal à l'aise, déplacés ?
Où tout simplement, à force de remuer la terre, de la charrier d'un bord à l'autre, de la laver attentivement, n'avaient-ils pas finalement pris goût à ces activités au point de ne plus pouvoir s'en passer ?
Qu'auraient-ils pu faire d'autre, ces migrants, fils ou petits-fils d'esclaves, quitter la Guyane pour retourner vivre dans leurs îles à sucre ? Avec quelles perspectives ?
Vivre en faisant un jardin et remuer une terre stérile en sachant pertinemment qu'ils n'y trouveront ni paillette ni pépite ?
Car finalement, chercher de l'or, trouver de l'or, cela n'est-il pas devenu leur seul vrai plaisir dans la vie ?
Avitis, sentant la mort arriver, allait-il ; comme cela se doit dans les histoires d'orpailleurs dignes de ce nom ; prendre son or, le cacher dans de vieilles bouteilles de rhum et l'enterrer au fond de la forêt ? Anéantissant ainsi, par un juste retour à la terre, le fruit de toute une vie de travail plutôt que de risquer se faire voler par d'autres orpailleurs ou d'en laisser profiter ses enfants, ces inconnus.
|
|

|
|
|